Yan Morvan

Champs de bataille

Pourquoi et comment photographier la guerre ?
Je me suis posé cette question pendant vingt ans de correspondance de guerre.
Volonté d’informer, participer au mouvement de l’histoire, forcer le destin ?
Alors, comment raconter l’irracontable – les images d’horreur se succèdent aux images d’horreur. La spectacularisation du monde par la télévision, la presse, internet et l’information en temps réel ont entamé notre capital d’empathie et notre faculté à s’émouvoir du malheur des autres.
En 2004, avec une chambre photographique Deardorff 20*25 je commençai une série sur les lieux de bataille. Ces lieux racontaient-ils encore l’histoire ?
Sans céder à l’émotion, je voulais m’adresser à la conscience, montrer par des paysages parfois anodins une « géographie » de la démence humaine.
Je souhaitai rechercher une autre façon « visuelle » d’apporter un témoignage et une réflexion sur l’image et la réalité de la guerre.
J’ai commencé à photographier les champs de bataille de France, Verdun ou j’ai retrouvé des photos de mon grand-père en uniforme de tirailleur. Puis ceux de l’Europe, notre famille qui s’est si souvent déchirée.
Mon projet est ambitieux, montrer la terre sur laquelle les hommes se sont battus, raconter l’histoire, « tenter » de percer l’homme dans sa vérité, et réfléchir à cette pensée d’Héraclite :
“Le combat est de tous les êtres le père, de tous les êtres le roi; il a désigné les uns comme dieux, les autres comme hommes, et il a fait esclaves les uns, hommes libres les autres. Il faut savoir que la guerre est commune, la justice une lutte et que tout devient dans la lutte et la nécessité.”
J’ai parcouru les champs de bataille européens et de l’Océan Pacifique, de Russie et d’Afrique du Nord en passant par les États Unis, au total plus de 120 territoires.
Certains sites sont dûment répertoriés, balisés, d’autres méritent un travail minutieux d’enquête et de localisation- certains états ne semblent pas désireux de commémorer les défaites ou bien sont amnésiques…
Toutes ces images n’ont jamais été ni exposées, ni publiées à ce jour, et ce projet est, au regard de mon « parcours photographique », une sorte d’investissement intellectuel et moral total.

Yan Morvan